Introduction aux liquides sacrificiels

Le chamanisme dans son essence contribue à une relation harmonieuse avec la nature, le monde des esprits dans une interdépendance que l’homme doit honorer par des processus d’échanges équitables. Il peut se procurer dans le monde ce qui lui est nécessaire pour assurer son existence et non piller le monde à son profit.

Le chaman, au fait des lois naturelles, agit dans le sens de l’équilibre. Parmi ses instruments se trouvent les liquides sacrificiels. Nous retrouvons là, comme dans tout chamanisme, cette subtile distinction entre ce qui est sacré et ce qui est sacré. Dans cet univers il n’y a pas de distinction entre ce qui est sacré et ce qui serait profane, car tout est sacré. Mais certaines choses sont nous dirons plus sacrées que d’autres de par leur fonction dans le chamanisme. Il en est ainsi de certaines plantes, de certains cristaux, de certains lieux, de certains chants. À l’origine dans les sociétés civilisées que l’on appelle aujourd’hui primitives ou traditionnelle tout a une âme, tout a une vie.

L’univers chamanique connaît et reconnaît les puissances en oeuvre dans la création. Il en découle des comportements spécifiques pour entretenir, équilibrer les énergies.

Dans les rituels du chamanisme et de la tradition Nordique, certains liquides sacrificiels sont d’une importance certaines : l’eau, le sang, la bière, l’hydromel.

Cette importance se retrouve dans la Tradition Nordique et même de nos jours encore lors de rites sociaux profanes dont la plupart d’entre nous ignore les origines.

Les textes Nordiques bien qu’étant une transcription tardive de la tradition orale, se font écho de la relation du savoir, de l’immortalité, du pouvoir de divination et de sagesse avec l’élément liquide. Un peu comme si les anciens attribuaient au liquide un pouvoir de mémoire et de transmission.

L’histoire de Kvasir en est un exemple.

À l’origine existaient les Géants et les Dieux Vanes. Apparurent ensuite les dieux Ases, plus dynamiques, plus guerriers. Inévitable fut la confrontation, mais les batailles ne purent les départager malgré l’intervention de Odhinn.

La réconciliation s’opéra selon le rituel suivant : un chaudron fut préparé dans lequel chaque dieu Vanes et Ases crachat sa salive. Nous reconnaissons là un processus de mise en fermentation universel. Dans ce chaudron et de par cette fermentation, naquit un dieu nommé Kvasir. Il est le messager divin de la grande réconciliation, mais bien plus. Il est dépositaire de la grande sagesse, ce qui lui permet de répondre aux questions des Dieux comme à celle des Hommes. Il est investit du rôle de chaman, il permet aux humains de se réconcilier avec la Nature et les Dieux.

Mais les émotions étant ce qu’elles sont, cette célébrité rend jaloux les Nains. Aussi, deux d’entre eux décident de tuer Kvasir (n’oublions pas que les Dieux sont mortels). Ils le feront bien sûr par traîtrise. Ils lui tranchent la gorge, mais récupèrent son sang : car le sang est la vraie connaissance.
Ce sang est recueilli dans deux coupes nommées respectivement Bodu et Son. Puis les deux Nains vont mélanger à ce sang du miel pour donner un breuvage flamboyant. Dorénavant quiconque en boira aura le don du chant. Il sera savant et poète.

Par de rocambolesques péripéties, les coupes contenant le breuvage se retrouveront sous la garde d’une Géante nommée : Gunlad.
Devenu objet de convoitise, le breuvage attise les passions. Le Dieu Odhinn lui-même le désire ardemment, mais la gardienne est terrible. Pourtant celui qui est parfois traité de fourbe et de rusé dans les Edda, va agir. Odhinn ourdit un plan machiavélique et sanglant pour parvenir à ses fins. Il va même jusqu’à séduire la Géante et couche trois nuits avec elle afin de ne pas éveiller de soupçons.

Finalement Gunlad offre une gorgée de l’hydromel dans lequel le sang de kvasir est dilué dans le miel. Mais à la stupéfaction de la Géante Odhinn avale toute la boisson.

Odhinn se transforme alors en aigle pour s’enfuir. Mais le père de la Géante surgit en fureur : lui aussi s’est transformé en aigle et pourchasse Odhinn.

Les deux aigles progressent rapidement, ils sont maintenant au-dessus d’Asgard, la demeure des Dieux. Mais le père de la géante a rattrapé Odhinn, et le pique de son bec acéré. Effrayé Odhinn laisse s’échapper de son bec le précieux breuvage et déglutit le reste. Dans l’action quelques gouttes s’échappent par l’arrière. Ce sera le breuvage des mauvais poètes. Quand aux Dieux, ils pourront chacun y tremper les lèvres mais pas plus, le breuvage étant trop fort.

L’eau

L’eau est un élément vital pour l’entretien de la vie. Cet élément est relié à la fertilité, à la fécondité. Il nous rappelle les eaux primordiales des origines, le ventre de la Terre Mère, les eaux que perd la femme qui accouche. L’eau est un élément qui transmet la puissance de tous les possibles, mais c’est également la mémoire. Dans le Nord, l’eau est qualifiée dans les kenning : d’assise de la bière. L’eau sert à sacraliser, à féconder, à fortifier la vie, à la divination, à la bénédiction, à la médecine, à la guérison spirituelle.

Mais si l’eau vient de la terre ou de la mer, elle vient aussi du ciel. Il y a l’eau de la Terre Mère et l’eau du Père Ciel. Elle est donc un lien puissant entre le monde souterrain et le ciel, le monde de l’esprit et des dieux.

L’eau :
Fertilité
Fécondité
Purification
Régénération
Aspersion, baptême, bénédiction.

L’eau guérisseuse peut guérir en raison de ses vertus propres, elle est création et recréation. C’est pourquoi les druides utilisaient lors de rites funéraires, l’eau lustrale (eau dans laquelle, on avait trempé un tison ardent). Dans le monde nordique l’eau possède le pouvoir de lier et de délier. Rappelons qu’Odhinn est le dieu lieur. L’eau est l’espace de la poésie, de la divination, de la prophétie. Il nous faut aussi tenir compte de la relation particulière entre la femme et l’eau.

Eikthymir s’appelle le cerf
Qui se tient sur la halle de Herjadhödr
Et broute les rameaux de Laerad ;
De ses cornes, l’eau ruisselle
Dans la source de Hvergelmir,
C’est là que toute rivière a son origine.

La bière

La boisson sacrée des guerriers et des souverains.

Dans la tradition Nordique, et Celtique, la bière est une boisson sacrée que boivent les guerriers et les aristocrates. Dans la Gaule antique, la bière était considérée comme liée à la déesse des moissons donc à la fécondité.

La bière par la cosmogonie se trouve reliée au forgeron dont on sait l’importance dans les sociétés anciennes.

La bière était bue en grande quantité dans les grandes occasions : suite à une victoire, pour fêter une grande action, un couronnement, pour une fête religieuse, en particulier début novembre.
Elle avait pour fonction, également, de porter la parole : c’est l’origine ancienne des toasts que nous portons aujourd’hui, en certaines circonstances.
La bière avait aussi valeur de sacrifice, voire de jugement. En effet, le roi déchu en fin de règne, ou destitué , ou ayant abusé du pouvoir, se noyait dans un chaudron de bière tandis que sa maison était incendiée.
Mais sur un plan purement chamanique, la bière est versée au pied des poteaux sacrificiels pour s’accorder les faveurs des esprits.

Il faut savoir, que cette boisson avait valeur de support d’immortalité, ce qui on en conviendra avait un intérêt certain pour des guerriers. Cette boisson sacrée à l’origine, était brassée de différentes façons et diffère un peu de notre bière industrielle.

Tout d’abord, il fallait une eau de source tourbillonnante, et qu’elle soit fermentée par un sanglier. Le sanglier est un symbole originel donc primordial, il représente l’autorité spirituelle. Les Bersekirs, ces guerriers féroces, habités par une fureur guerrière, emplis d’un feu qui flamboyait par leurs yeux. Leur apparition vociférante terrorisait leurs ennemis.

Le symbolisme de la bière est lié à celui de la fermentation, ce qui explique son utilisation lors des rites de passage dans maintes traditions de la planète terre. La bière exprime le passage du lait, donc de l’état d’enfance, à celui d’homme.

Mais la bière fait partie intégrante des rituels nordiques.
La connaissance des Runes passe par la connaissance des Runes de la bière. La magie utilise pour ses fins des copeaux de bois sur lesquels sont tracés les runes teintées de sang sacrificiel ou de couleur rouge obtenue à partir d’écorce d’aulne. Ces copeaux sont incorporés dans la bière. Dans le même temps les incantations, poèmes gnomiques, paroles magiques sont prononcées.
Ce procédé sert à la guérison, à la protection tout comme à la charge défensive.

La bière est également un élément essentiel d’offrande aux esprits dans le chamanisme nordique.
Elle est versée au pied des poteaux sacrés. Elle est bue de manière sacrée avec l’hydromel lors de cérémonies chamaniques importantes. Cet emploi, je vous l’assure, nécessite force sagesse et connaissance.

Ce sont les runes gravées sur le bouleau,
Ce sont les runes de délivrance
Et toutes les runes de bière,
Et les suprêmes runes de puissance,
Pour qui sait sans erreur
Et sans adultération
S’en servir comme de talisman ;
Jouis-en si tu les as appris,
Jusqu’à ce que les puissances s’entredéchirent


Voici une thula (énumération mythologique), la thula de walkyrie qui illustre parfaitement la relation de la bière avec le mode guerrier :
Hrsit et Mist,
Je veux qu’elle m’apporte la corne,
Skggjöld et skögul,
Hild et Thrüd,
Hlökk et herfjötur,
Göll et Geirönul,
Randgrid et radgrid
Et Reginleif,
Elles servent la bière aux einherjar.

Je t’apporte de la bière
Arbre du thing des cuirasses
Mêlée de force
Et de puissant renom,
Elle est pleine de charmes
Et de vertus,
De bonnes incantations
Et de runes de joie.

Malgré tout, les dieux sont pleine partie dans la sacralité de la bière :
La mère de Tyr le dieu de la justice et de la parole donnée parle :
« Voilà l’occasion,
Si vous pouvez y parvenir,
De sortir de notre temple
Le vaisseau à bière
Tyr essaya
Par deux fois de le mouvoir ;
À chaque fois resta
Le chaudron immobile. »

Il te faut connaître les runes de la bière
Si tu veux de la femme d’un autre
Trahir la foi, et te sens aussi assuré ;
Sur une corne il les faut graver,
Et sur le dos de la main
Et marquer sur un ongle Naud.
Le dit de Sigrdrifa,

Lui porta de la bière
Car il était le plus savant,
(À composer des breuvages magiques)
Si bien que sur son siège
Elle s’endormit.
« Voici que j’ai vengé
Mes malheurs,
Tous sauf un seul
Sur l’assoiffé de mal. »

La bière est sous le « patronage » d’un Dieu : Aegir.                                                   D’ailleurs, celui-ci est souvent nommé dans les textes « Brasseur des Dieux »

Comme le rappelle cette strophe :

Les dieux suprêmes
Pourront bien boire
La bière chez Aegir.

L’hydromel

L’hydromel est également une boisson d’immortalité, mais celle des dieux et dans l’autre monde. Nous avons là un exemple de reliance attestée : la bière pour les guerriers, les aristocrates, les vivants et d’autre part l’hydromel pour les morts et les dieux. Ces deux liquides sacrificiels ont un autre point commun, c’est leur origine. Pour produire l’un comme l’autre, il nous faut de l’eau avec toute la symbolique que cela implique. Mais l’eau dans les cosmogonies possède procède aussi d’une même nature que le lait. Que ce soit l’eau ou le lait, nous sommes dans registre originel, d’enfance, d’âge d’or, du début d’un cycle.

Dans les fêtes et cérémonies Nordiques et Celtique on consomme selon l’évènement soit la bière, soit l’hydromel soit les deux : l’ivresse est alors rapide et complète.

Nous avons alors la relation entre le monde des morts et celui des vivants. Mais dans le domaine nord euroasiatique : l’hydromel est la boisson de la connaissance, Odhinn lui-même par un vol s’approprie un peu de l’hydromel de la connaissance gardé dans un chaudron par un géant.

Il faut sur la coupe faire le signe
Évitant ainsi qu’elle te nuise
Et jeter l’ail dans le liquide ;
(Alors je sais que pour toi
Jamais hydromel
Ne sera empoisonné)

Toutes furent grattées
De celles qui étaient gravées,
À l’hydromel sacré mêlées
Et largement diffusées
Elles se trouvent chez les Ases
Elles se trouvent chez les Alfes
Certaines parmi les sages Vanes
Certaines chez les humains.
Du Nord je vis
Chevaucher les fils des nuits sans lune
À sept en tout.
À pleines cornes
Ils buvaient l’hydromel
De la source de Baugregin (source de savoir)

Ces noms de walkyiries sont : puissance, éclat, vacarme, lance pointée vers l’avant, paralysie du guerrier, bataille, temps des lances, ravage des boucliers. Ces noms sont on ne peut plus explicite.
Et si l’on pouvait encore douter du caractère sacré et divin de l’hydromel :

Toutes furent grattées
De celles qui étaient gravées,
À l’hydromel sacré mêlées,
Et largement diffusées ;
Elles se trouvent chez les Ases,
Elles se trouvent chez les Alfes,
Certaines parmi les sages Vanes,
Certaines chez les humains

La simple sagesse nous appelle à la modération en tout. Le simple mortel peut confondre le sens des choses et donc transformer une chose sacrée en une chose sans âme. Il est logique de considérer que se « nourrir » de choses sans âmes en vient à altérer notre âme. Dans notre société, nous pouvons voir comment un liquide sacrificiel devient un breuvage de grande consommation.

À ce sujet, les textes enseignent la médecine, la suite étant la cure chamanique.

Nous te conseillons, Loddfafnir,
Et toi que tu puisses apprendre ces conseils.
Tu en jouiras, si tu les apprends,
Ils te seront bénéfiques, si tu les suis.
Contre la beuverie de bière,
Choisis la force de la terre
Car la terre guérit l’excès de bière,
Le feu, les maladies contagieuses,
Le chêne les constipations,
L’épi la sorcellerie,
Le sureau, les querelles domestiques
Contre frénésie, faut invoquer la Lune,
L’alun les morsures d’insectes,
Et les Runes le malheur,
Le sol guérit les vomissements

Le sang

« Cette pierre fut marquée
De la mer du corps » (le sang)
Début d’une inscription sur une pierre runique, indiquant en cela une opération magique.

Le sang symbolise toute la vertu purificatrice et transformante du feu. De par sa couleur rouge et en tant que support de l’énergie vitale, il est le principe de la vie, il est le soleil. Il est la beauté, l’esprit élevé, la chaleur vitale et corporelle, mais aussi le véhicule des passions. Mais le principe essentiel du sang est dans sa capacité de sacraliser; tout ce que le sang véhicule de l’âme devient sacré.

Aussi n’est-il pas surprenant que dans l’espace nord asiatique et nord européen, le sang incarne la trilogie : sang-feu-céleste.

Autrefois les dieux des morts
Revinrent de la chasse.
Avaient envie de boire
Avant de manger tout leur saoûl
Agitèrent les rameaux
Et scrutèrent le sang sacrificiel
Ils trouvèrent chez Aegir
Profusion de chaudrons Le dit de Hymir, str.1

Et encore

Grimhildr m’apporta
Une coupe à boire,
Amère et glacée
Pour que j’oublie mes peines ;
Elle l’avait magnifiée
De la force des pierres,
De la fraîche froide mer
Et du sang du porc sacrificiel

Porc sacrificiel : cela nous renvoie à la divinité : freya (fécondité, fertilité, sexualité)

Le monde des morts est aussi le verdict de la vie sur terre
Je vis ensuite des hommes
Qui nourrissent forte envie
Pour la condition d’autrui
Des runes sanglantes
Étaient sur leurs poitrines
Douloureusement inscrites

Je vis le soleil
Marqué de lettres sanglantes ;
J’avais alors presque quitté ce monde.
Puissant il me parut
De bien des façons,
Plus que jamais auparavant.


Il y avait sur la corne (à boire)
Toutes sortes de signes,
Gravés, rougis de sang
Ne pus les interpréter
Le long poisson de la bruyère
Du pays des Haddingjar
L’épi non tranché par le fer,
Des entrailles de bêtes.

De la chair d’Ymir
La terre fut façonnée,
Et de ses os, les montagnes,
Le ciel, du crâne
Du géant froid comme givre,
Et de son sang, la mer

Te rappelle-tu, Odhinn,
Quand autrefois, nous deux,
Mêlâmes ensemble notre sang ?
Boire de la bière,
Tu déclareras que tu ne le ferais pas
Si elle nous était offerte à tous deux.